La procréation assistée vue par Claude Lévi-Strauss

Pour se prémunir des préjugés et des moralistes en tout genre qui en appellent à la suprématie de LEURS valeurs (comme s’ils en étaient les uniques dépositaires), de LEUR vision de la filiation (souvent réduite, par leur manque d’imagination, quant à la réalité du quotidien de leurs concitoyens), de LEUR évaluation du soi disant danger qui guette LA Famille (dont ils pensent avoir le monopole), relisons un peu les écrits de l’ethnologue Levi Strauss, qui s’est longuement penché sur les structures de la parenté et n’a pas manqué d’apporter une contribution éclairée de ses connaissances aux nouvelles façons de construire une famille par le biais de l’assistance médicale à la procréation.

Parce qu’aucune société ne détient la vérité, en tout lieu et en tout temps, et que seule la conscience collective d’une population informée et bienveillante doit primer sur les lobbyings de quelques uns qui n’ont que l’avantage de crier plus fort que les autres pour se faire entendre.

Voici un extrait des écrits de Claude Lévi-Strauss, repris dans un article du Nouvel Observateur du 11 mars 2013 suite à la publication d’un recueil d’articles inédits aux Éditions du Seuil.

La procréation assistée vue par Lévi-Strauss

Créé le 11-03-2013 à 16h10 – Mis à jour le 24-03-2013 à 09h39

Claude Lévi-Strauss (1908-2009), père tutélaire du structuralisme, était à la fois philosophe et ethnologue. (Sipa)

Claude Lévi-Strauss (1908-2009), père tutélaire du structuralisme, était à la fois philosophe et ethnologue. (Sipa)

On pousse les ethnologues sur la scène publique. Certains d’entre eux sont invités à siéger dans les commissions constituées pour donner aux gouvernements de divers pays un avis sur les nouvelles méthodes de procréation assistée. Car, devant les progrès de la science biologique, l’opinion vacille.

Plusieurs moyens d’avoir un enfant s’offrent aux couples dont un des membres ou les deux sont stériles: insémination artificielle, don d’ovule, prêt ou location d’utérus, fécondation in vitro avec des spermatozoïdes provenant du mari ou d’un autre homme, un ovule provenant de l’épouse ou d’une autre femme. Faut-il tout autoriser? Permettre certains procédés, en exclure d’autres? Mais alors, sur quels critères? Des situations juridiques inédites résultent, pour lesquelles les droits des pays européens n’ont pas de réponse prête.

Dans les sociétés contemporaines, l’idée que la filiation découle d’un lien biologique tend à l’emporter sur celle qui voit dans la filiation un lien social. Le droit anglais ignore même la notion de paternité sociale: le donneur de sperme pourrait légalement revendiquer l’enfant ou être tenu de pourvoir à ses besoins. En France, le Code Napoléon édicte que le mari de la mère est le père légal de l’enfant; il récuse donc la paternité biologique au seul profit de la paternité sociale: Pater id est quem nuptiae demonstrant; vieil adage qu’en France, pourtant, une loi de 1972 dément puisqu’elle autorise les actions en recherche de paternité. Du social ou du biologique, on ne sait plus quel lien prime l’autre. Quelles réponses donner alors aux problèmes posés par la procréation assistée où le père légal n’est plus le géniteur de l’enfant, et où la mère n’a pas fourni elle-même l’ovule ni peut-être l’utérus dans lequel se déroule la gestation?

Les enfants nés de telles manipulations pourront, selon les cas, avoir un père et une mère comme il est normal, ou bien une mère et deux pères, deux mères et un père, deux mères et deux pères, trois mères et un père, et même trois mères et deux pères si le géniteur n’est pas le même homme que le mari et si trois femmes sont appelées à collaborer: une donnant l’ovule, une autre prêtant son utérus, alors qu’une troisième sera la mère légale de l’enfant.

Quels seront les droits et les devoirs respectifs des parents sociaux et biologiques désormais dissociés? Comment devra trancher un tribunal si la prêteuse d’utérus livre un enfant mal formé et si le couple qui a fait appel à ses services le refuse? Ou, inversement, si une femme fécondée pour le compte d’une épouse stérile avec le sperme du mari se ravise et prétend garder l’enfant comme étant le sien? Faut-il tenir pour légitimes tous les désirs: celui d’une femme qui demande à être inséminée avec le sperme congelé de son mari défunt? Celui de deux femmes homosexuelles qui veulent avoir un enfant provenant d’un ovule de l’une d’elles, fécondé artificiellement par un donneur anonyme et implanté dans l’utérus de l’autre?

Le don de sperme ou d’ovule, le prêt d’utérus peuvent-ils faire l’objet d’un contrat à titre onéreux? Doivent-ils être anonymes, ou les parents sociaux, et éventuellement l’enfant lui-même, peuvent-ils connaître l’identité des auteurs biologiques? Aucune de ces interrogations n’est gratuite. […]

Les ethnologues sont seuls à n’être pas pris au dépourvu par ce genre de problèmes. Bien sûr, les sociétés qu’ils étudient ignorent les techniques modernes de fécondation in vitro, de prélèvement d’ovule ou d’embryon, de transfert, d’implantation et de congélation. Mais elles en ont imaginé des équivalents métaphoriques. Et comme elles croient en leur réalité, les implications psychologiques et juridiques sont les mêmes.

Ma collègue Françoise Héritier a montré que l’insémination avec donneur a un équivalent en Afrique chez les Samo du Burkina Faso. Mariée très jeune, chaque fillette doit, avant d’aller vivre chez son époux, avoir pendant un temps un amant officiel. Le moment venu, elle apportera à son mari l’enfant qu’elle aura eu de son amant, et qui sera considéré comme le premier-né de l’union légitime. De son côté, un homme peut prendre plusieurs épouses mais, si elles le quittent, il reste le père légal de tous les enfants qu’elles auront par la suite.

Dans d’autres populations africaines aussi, un mari quitté par son ou ses épouses a un droit de paternité sur les futurs enfants de celles-ci. Il lui suffit d’avoir avec elles, quand elles deviennent mères, le premier rapport sexuel post-partum; ce rapport détermine qui sera le père légal du prochain enfant. Un homme marié à une femme stérile peut ainsi, gratuitement ou contre paiement, obtenir d’une femme féconde qu’elle le désigne. En ce cas, le mari de la femme est donneur inséminateur, et la femme loue son ventre à un autre homme ou à un couple sans enfants. La question, brûlante en France, de savoir si le prêt d’utérus doit être gratuit ou s’il peut comporter une rémunération ne se pose pas en Afrique.

Les Nuer du Soudan assimilent la femme stérile à un homme; elle peut donc épouser une femme. Chez les Yoruba du Nigeria, les femmes riches s’achètent des épouses qu’elles mettent en ménage avec un homme. Quand naissent des enfants, la femme, «époux» légal, les revendique, ou bien elle les cède à leur géniteur contre paiement. Dans le premier cas, un couple formé de deux femmes, et qu’au sens littéral on peut donc appeler homosexuel, recourt à la procréation assistée pour avoir des enfants dont une des femmes sera le père légal, l’autre la mère biologique.

L’institution du lévirat, en vigueur chez les anciens Hébreux et répandue aujourd’hui encore dans le monde, permet, impose même parfois, que le frère cadet engendre au nom de son frère mort. On a là un équivalent de l’insémination post mortem; et plus nettement encore avec le mariage dit «fantôme» des Nuer du Soudan: si un homme mourait célibataire ou sans descendance, un parent proche pouvait prélever sur le bétail du défunt de quoi acheter une épouse. Il engendrait alors au nom du défunt un fils (qu’il considérait comme son neveu). […]

Dans tous ces exemples, le statut social de l’enfant se détermine en fonction du père légal, même si celui-ci est une femme. L’enfant n’en connaît pas moins l’identité de son géniteur. […] Il existe au Tibet des sociétés où plusieurs frères ont en commun une seule épouse. Tous les enfants sont attribués à l’aîné qu’ils appellent père. Ils appellent oncles les autres maris. On n’ignore pas les liens biologiques réels mais on leur accorde peu d’importance. Une situation symétrique prévalait en Amazonie chez les Tupi-Kawahib que j’ai connus il y a cinquante ans: un homme pouvait épouser plusieurs soeurs, ou une mère et sa fille née d’une union précédente; ces femmes élevaient ensemble leurs enfants sans guère se soucier, semblait-il, si tel ou tel enfant dont l’une d’elles s’occupait était le sien ou celui d’une autre épouse de son mari.

Le conflit entre parenté biologique et parenté sociale, qui embarrasse chez nous les juristes et les moralistes, n’existe donc pas dans les sociétés connues des ethnologues. Elles donnent la primauté au social sans que les deux aspects se heurtent dans l’idéologie du groupe ou dans la conscience de ses membres. On n’en conclura pas que notre société doit modeler sa conduite sur des exemples exotiques; mais ceux-ci peuvent au moins nous habituer à l’idée que les problèmes posés par la procréation assistée admettent un bon nombre de solutions différentes, dont aucune ne doit être tenue pour naturelle et allant de soi. […]

Au juriste et au moraliste impatients de légiférer, l’ethnologue prodigue donc des conseils de prudence. Il fait valoir que même les pratiques et les revendications qui choquent le plus l’opinion – procréation assistée permise aux femmes vierges, célibataires, veuves, ou bien aux couples homosexuels – ont leur équivalent dans d’autres sociétés qui ne s’en portent pas plus mal. La sagesse est sans doute de faire confiance à la logique interne des institutions de chaque société et de son système de valeurs pour créer les structures familiales qui se révéleront viables, éliminer celles qui engendreront des contradictions. L’usage seul peut démontrer ce qu’à la longue acceptera ou rejettera la conscience collective.

Claude Lévi-Strauss
(©Seuil)

Ce texte que «le Nouvel Observateur» a publié en avant-première ce 7 mars 2013 est extrait de «Nous sommes tous des cannibales», un recueil d’articles inédits en France de Claude Lévi-Strauss, dont la plupart ont paru dans «la Repubblica» entre 1989 et 2000.

Après «l’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne» et «l’Autre Face de la lune. Ecrits sur le Japon», il s’agit du troisième volume de Claude Lévi-Strauss paru après sa mort dans la collection «La librairie du XXIe siècle», dirigée par Maurice Olender, au Seuil.

Que vous retrouverez sur leur site:

http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20130311.OBS1499/la-procreation-assistee-vue-par-levi-strauss.html

21 réflexions au sujet de « La procréation assistée vue par Claude Lévi-Strauss »

      1. 😉 Oui, il arrive à point nommé. Je crois que j’avais déjà lu un article semblable sur le blog d’Irouwen.
        Le problème est qu’il faudrait qu’il soit lu par d’autres personnes que nous…

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  1. Intéressant, instructif et en effet,si cela pouvait ouvrir les yeux de tous ceux qui croient détenir leur petite vérité qu’ils revendiquent souvent au nom de la tradition qui plus est. Sans aller aussi loin, nos sociétés il y a quelques siècles, avec les nourrices, les enfants « illégitimes » reconnus car il n’y avait pas de descendance officielle etc etc sotn autant d’exemples pour bien montrer que la notion de famille est plurielle et que c’est à chacun d’essayer de construire sa propre notion, parfois comme il peut et en devant faire face à des aléas (infertilité) non choisis ! merci pour ce texte ! Apo

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  2. Entre les « petits arrangements entre amis » des sociétés en question, qui restent néanmoins ancrées sur sur la reproduction naturelle et les trafics en tous genres permis par une médecine artificielle, coûteuse en énergie et donc anti-écologique : il y a un monde.
    Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué…

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    1. Crois bien que si j’avais eu la chance de pouvoir faire simple, naturel, romantique, plutôt que médicalisé, coûteux, complexe, et difficile, j’aurais choisi la 1ère option. Mais nous n’avons pas tous cette chance, alors après nous composons …

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    2. Je ne comprends pas tout à fait tes propos? ou sinon alors si j’ai bien compris, ils me choquent alors! Il serait donc préférable que je demande à ma voisine de me prêter son mari pour avoir mes enfants plutôt que de faire des FIV, c’est ça? bien plus naturel, écologique et gratuit…Celà choquerai moins les personnes qui pensent comme toi?c’est ça?

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  3. quel est le véritable fond de ta pensée Denis Garnier ?? Comment oser dire autant de C……. ? tu es loin mais de très loin , de connaître l’infertilité … vous parlez , vous parlez sans rien connaître et avancez des propos tellement minable. Restez dans « votre monde »‘.. Cela sera plus « écologique » pour nous en tout cas !! .

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  4. Alors là je reste sans voie, j’ai du relire plusieurs fois pour être sure de ne pas avoir mal interpréter !!! Mr Denis Garnier, c quoi ce discours ????!!! Vous ne connaissez pas l’infertilité ni notre souffrance quotidienne ? Comment osez vous dire ça ???? Si nous avions eu le choix nous aurions préféré le simple mais malheureusement le choix nous ne l’avons pas eu !!!!! Ce genre de discours me fais vomir….

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  5. « Les trafics en tous genres » ?? Les techniques de procréation assistée sont des trafics ? Merci bien pour les médecins qui ont mis au point ces dites techniques permettant aux couples infertiles de vivre le bonheur de la parentalité.
    En France, l’encadrement légal est très présent dans la PMA, de nombreuses choses sont encore non autorisées (à notre regret parfois) donc aller utiliser le terme de trafic manque vraiment d’intelligence et de réflexion.
    Bravo pour cette parole d’homme qui ne regarde pas plus loin que ses pieds !!

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  6. Lorsqu’une expression libre provoque un tel déferlement de propos haineux, on en vient presque à espérer que leurs auteures ne puissent pas transmettre ce fiel à une quelconque descendance…
    Fort heureusement le Comité national d’Ethique fera barrage, sans même parler de la majorité de nos concitoyens opposés à ces dérives eugénistes…

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    1. C’est en effet une expression libre, sinon tes propos n’auraient même pas été publiés . Mais si les techniques médicales permettant a ceux qui en rêvent et se battent d’avoir une famille sont de l’eugénisme alors allons jusqu’au bout de la logique et ne soignons plus personne, la nature a sûrement raison ( cancer, hépatites…), Dieu reconnaîtra les siens. Et ça sera aussi l’occasion de ce débarrasser de quelques abrutis …;-)
      débat clos en ce qui me concerne, je ne validerai que les commentaires bienveillants, je trouve qu’on en manque beaucoup de la bienveillance envers les difficultés des autres.

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  7. Cet homme nous écrase par son mépris et foule à ses pieds notre douleur, personnellement je trouve cela intolérable et égoiste et je veux qu’il sache à quel point je méprise ce genre de personne qui croit tout savoir et qui se permet de juger sans savoir !!! Comme vous le dites, dans ces cas là, éliminons l’homosexualité et les handicapés mentaux…je pensais pourtant que l’humanité avait un peu évolué et je suis abattue de voir que non, il y en a toujours qui se croient mieux que les autres !

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  8. Nous devrions peut-peut « remercier » Monsieur G.D., car son intervention sur le blog du collectif BAMP, nous permet de constater qu’il est important, voir très important que le collectif existe, et surtout qu’il se développe pour permettre d’apporter une parole différente.
    En effet, l’idéologie véhiculée par les propos de Monsieur G.D. n’est pas un cas isolé, beaucoup de gens pensent comme ce Monsieur. Il est donc très important de faire entendre une autre idéologie, de faire circuler parmi nos concitoyens la possibilité de valeurs plus solidaires, plus humaines, plus modernes.
    C’est important, vraiment important de communiquer sur l’infertilité au 21ème siècle, sur les incohérences du système, sur les besoins des personnes confrontées aux questions soulevées par l’infertilité et les moyens d’y remédier ou pas.
    Donc si vous vous sentez attaqué par les propos tenus par ce monsieur, qui n’est que le vecteur d’une idéologie, il faut affirmer et communiquer sur l’existence d’autres convictions, d’autres manières d’envisager le monde auprès de vos amis, de vos familles, de vos collègues, de vos voisins. Ne pas laisser passer, réagir positivement.

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