Interview du mois – René Frydman

Début décembre 2014, nous avions rencontré Monsieur René Frydman, à Paris, pour lui présenter l’association Collectif BAMP et pour évoquer avec lui différents projets, notamment la semaine de sensibilisation sur l’infertilité.

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Nous l’avons invité et il a accepté, rendez-vous donc le samedi 23 mai 2015 à Caen, pour la conférence de Monsieur Frydman.

C’est quand même assez émouvant et intimidant de rencontrer ce Monsieur. Nous l’avons remercié au nom de tous les adhérents.

Aujourd’hui, nous vous proposons l’interview que nous avons réalisée. Un grand merci à LOVEBIRDS, adhérente BAMP qui a fait la retranscription de l’interview audio.

 

BAMP  Quelles étaient vos motivations quand vous vous êtes engagé dans cette voie professionnelle, l’Aide Médicale à la Procréation ?
René Frydman : Mes motivations étaient de répondre au désir d’enfant des femmes et des couples, ayant constaté les échecs de la chirurgie et même de la micro-chirurgie pour réparer les lésions tubaires, qui étaient très fréquentes à l’époque du fait de la liberté sexuelle nouvelle et des relations sexuelles non protégées. La lecture d’un article de Robert Edwards sur la première tentative de FIV m’a ouvert cette voie.

 
BAMP : Avez-vous eu des hésitations à vous y engager ?
René Frydman : Aucune.

 

 
BAMP : Quel regard portez-vous sur votre carrière professionnelle ? Est-ce qu’il y a des choses que vous feriez autrement aujourd’hui ?
René Frydman : J’ai eu la chance d’avoir d’excellents collaborateurs et d’être là au moment où il le fallait, lorsque beaucoup de nouveautés se sont faites toujours dans ma spécialité : l’anesthésie péridurale, la cœlioscopie chirurgicale, l’amniocentèse, la place de la psychologie, l’échographie anténatale et bien sur la FIV à laquelle j’ai participé activement.

 

 
BAMP : Vous êtes-vous senti parfois découragé face aux réticences des opposants de l’AMP ?
René Frydman : Au contraire, j’ai toujours eu envie de combattre les idées rétrogrades et je n’ai jamais été découragé, même si cela est un peu répétitif. 
BAMP : Notre association a pour objectif de faire changer les représentations, les préjugés qui circulent sur l’infertilité et l’AMP. Ressentez-vous également que le soin AMP est souvent considéré comme un « luxe » ou un caprice et non comme un besoin médical ?
René Frydman : L’AMP n’est pas considérée comme un luxe aujourd’hui puisque le remboursement de la Sécurité Sociale de quatre tentatives est là dans notre pays pour le prouver. Mais par contre, il est indispensable de ne pas favoriser l’acharnement thérapeutique.
BAMP : Quel avenir voyez-vous pour l’AMP en France et dans le monde ?
René Frydman : La France est bloquée, empêtrée dans une crainte qui souffre de toute part de tout ce qui peut être une innovation.
BAMP : Certains pourfendeurs de l’AMP en France parlent d’eugénisme au sujet des pratiques actuelles, qu’en pensez-vous ? Allons-nous vers une AMP sans limite ?
René Frydman : L’eugénisme est une sélection des individus qui hiérarchisent les êtres humains. Cette idéologie doit être combattue avec force. La rencontre de la génétique et de la reproduction pourrait s’intituler le progénisme, qui s’insère plus dans le développement de la médecine anténatale visant à détecter d’éventuelles maladies génétiques ou d’autres anomalies afin d’en informer la patiente à laquelle revient toute décision finale. Jamais d’imposition, jamais d’obligation qui caractérisent l’eugénisme mais un libre choix.

 

 

 

 
BAMP : Comment se passait le traitement de l’infertilité en France avant les débuts de l’AMP ?
René Frydman : Le traitement de l’infertilité avant les débuts de l’AMP se résumait à quelques médicaments hormonaux, à beaucoup de chirurgie et à trop de résignation.

 

 

 
BAMP : Dans les années 90, l’association Pauline et Adrien, a été très active auprès des médecins et des patients, a-t-elle selon vous, eu un impact sur l’évolution de la prise en charge des patients infertiles ? Comment avez-vous travaillé avec cette association ?
René Frydman : L’association de Pauline et Adrien qui a succédé à d’autres associations de patientes, a été très active. Elle a aidé à diffuser des informations et à favoriser le dialogue avec le corps médical. Je pense que des inflexions de la pratique médicale ont été réalisées grâce à ce type d’interventions.

 

 

 
BAMP : Est-t-il important aujourd’hui que les patients continuent de se mobiliser ? Pourquoi ?
René Frydman : Il y a constamment des découvertes, des adaptations, des techniques ou des propositions nouvelles et d’autre part toute prise en charge en AMP varie entre un risque d’hyper-technicité qui laisse peu de temps au dialogue et qui pourrait aboutir à une déshumanisation médiale. La présence d’associations de patient(e)s est donc fondamentale.

 

 

 
BAMP : En France, quels sont les freins ou les atouts pour l’instauration d’un réel dialogue entre patients et médecins lors des parcours en AMP ?
René Frydman : Il faut développer le concept de collaboration mais aussi envisager plus de moyens en temps et en personnes pour les médecins et faire que les centres soient équipés de la présence de psychologues, de sages-femmes qui servent aussi à faire le lien avec les équipes médicales et biologiques souvent plus techniques.

 

 
BAMP : Nous souhaitons (proposition 6 de notre manifeste) la mise en place d’une prise en charge co-partagée patient-médecin, avec un réel dialogue et échanges d’informations, qu’en pensez-vous ?
René Frydman : Je ne pense que du bien de votre proposition 6 du manifeste.

 

 

 
BAMP : Constatez-vous une évolution des relations médecins-patients chez les nouvelles générations de médecins en AMP ?
René Frydman : L’évolution des relations médecin-patient n’est pas assez visible ce qui explique la nécessité de poursuivre vos réflexions et vos actions.

 

 

 

 
BAMP : Comment préparez-vous vos patients aux échecs de l’AMP et à une fin de parcours sans enfant ?
René Frydman : La préparation aux éventuels échecs se fait en disant la vérité et à ce propos on peut regretter que les résultats centre par centre ne soient pas accessibles, transparents et compréhensibles car c’est de là que peuvent venir des évolutions positives.

 

 

 
BAMP : Nous souhaitons afin de favoriser un accompagnement plus global des couples (proposition 8 de notre manifeste) le développement des pratiques alternatives en parallèle aux soins spécifiquement AMP, qu’en pensez-vous ?
René Frydman : La proposition 8 de votre manifeste est excellente car la prise en charge globale n’est pas suffisamment développée. Il faut tenir compte des facteurs toxiques, du stress, de la nourriture, du tabac, de l’alcool, du bien-être physique parallèlement aux traitements proprement médicaux.

 

 
BAMP : Comment expliquer les différences de prises en charge et de pratiques sur le territoire français, dans les établissements publics ?
René Frydman : Un relevé des lieux serait nécessaire des moyens mis à dispositions et des règlements intérieurs qui fixent certaines limites et les conditions de travail et de prise en charge. Un livre blanc serait sans doute nécessaire.

 

 
BAMP : Comment pourrait-on améliorer le taux de réussite des FIV en France ?
René Frydman : Améliorer le taux de réussite, tout d’abord en publiant les résultats, en aidant les retardataires qui souvent n’ont pas soit le personnel soit les moyens suffisants et peut-être en regroupant certains centres pour plus d’efficacité, en particulier en ce qui concerne le nombre de personnel disponible sept jours sur sept, le nombre d’incubateurs et le temps nécessaire à la réflexion et au développement d’innovation.

 

 

 

 
BAMP : Pensez-vous que la recherche n’est pas assez financée, car il est considéré que la FIV est suffisante pour résoudre « tous » les problèmes d’infertilité ?
René Frydman : Ce n’est pas tant un problème de financement que de problèmes de mille-feuille administratif qui font que les recherches sont difficiles à formuler et à demander avec des blocages qui sont plus politiques et idéologiques. De nombreux exemples de recherches qui n’ont pu aboutir ou qui ont été retardées, comme la congélation, la vitrification ou d’autres exemples sur lesquels nous pourront revenir montrent bien l’existence de nombreux blocages.

 

 
BAMP : Comment s’articulent les recherches sur les causes de l’infertilité (pollutions chimiques, perturbateurs endocriniens, troubles de l’implantation, contexte immunologique défavorable, etc.) et celles sur les techniques de l’AMP ?
René Frydman : Il commence à y avoir des passerelles et ces thèmes de perturbateurs endocriniens, et cætera… commencent à être connus et à être présentés au sein des congrès de FIV.

 

 
BAMP : L’endométriose reste une « maladie de femme » peu connue. Comment peut-on expliquer que cette maladie soit si peu considérée, diagnostiquée et traitée à temps, alors qu’elle impacte fortement la santé et la fertilité des femmes ?
René Frydman : L’endométriose et surtout l’adenomyose sont difficiles à mettre en évidence. De nombreux travaux ont été pratiqués depuis de nombreuse années sans être véritablement un succès. Sauf récemment, l’imagerie par IMR qui permet d’avoir une exploration plus précise mais un traitement qui reste encore limité.

 

 
BAMP : La technique de la greffe de l’utérus est-elle au point ? Le nombre de femmes pouvant bénéficier de cette intervention pour résoudre leur problème d’infertilité est-il important ?
René Frydman : La technique de la greffe d’utérus n’en est qu’à ses débuts, mais déjà trois naissances sur sept greffes utérines ont eu lieu, c’est donc un espoir réel à développer.

 
BAMP : L’agence de biomédecine fait la distinction entre don d’organes et don de gamètes, la greffe de l’utérus vient-elle, selon vous, faire le lien entre les deux ?
René Frydman : La greffe de l’utérus peut provenir d’un donneur vivant ou d’un donneur décédé. Actuellement les approches sont en cours de réalisation.

 
BAMP : Que pensez-vous de l’idée de proposer des bilans « fertilité » au début de l’âge adulte pour les filles et les garçons ?
René Frydman : Je milite pour que les jeunes femmes autour de 33-35 ans puissent avoir un accès au bilan de fertilité qui, comme vous le savez est assez simple, cumulant une donnée échographique et une prise de sang à visée hormonale.
BAMP :  Et de la mise en place d’un bilan complet au début de la prise en charge AMP et non après l’accumulation de multiples échecs ? (Proposition 7 de notre manifeste).
René Frydman : La proposition 7 de votre manifeste est certainement à retenir.
BAMP :  Travaillez-vous toujours sur votre projet « Plan AMP » pour le développement de la recherche, l’attribution de nouveaux moyens pour les centres, l’information des jeunes, la prévention … ? Ces questions sont-elles entendues au niveau politique ?
René Frydman : Cette proposition d’un véritable plan AMP comme il y a des plans cancer et autres, je ne cesse de la répéter, demandant un comité d’action pour la modernisation et le développement de l’AMP sous tous ses aspects, qu’ils soient économiques, psychologiques, pratiques, universitaires, et cætera… Ma proposition est souvent écoutée avec attention mais pas vraiment entendue.

 
BAMP : Quels sont vos arguments pour convaincre les décideurs sur la question de la vitrification des ovocytes pour « convenance personnelle », que nous appelons « hors contexte d’infertilité avéré ».
René Frydman : Il faut considérer la vitrification des ovocytes comme une prévention médicale et non comme une convenance personnelle à partir d’un certain âge qui reste à fixer, autour de 33 ans.

 
BAMP : Quels sont vos projets professionnels actuels ?
René Frydman : Mes projets actuels c’est l’aide à la création du futur centre d’AMP de Foch-Neuilly, également de faire modifier la situation en France pour une aide à la promotion des innovations et parallèlement d’exercer à l’étranger certaines de mes compétences que je ne peux réaliser ici, tant sur le plan clinique et surtout sur le plan de la recherche, ce que je fais actuellement en Angleterre.
BAMP : Est-ce qu’il y a une chose que vous n’avez jamais « osé » dire aux femmes ou/et hommes infertiles que vous avez rencontré dans votre vie professionnelle ?
René Frydman : Non je crois avoir eu l’occasion de dire aux femmes et aux hommes infertiles, en particulier et en général, toutes mes convictions. C’est le titre d’ailleurs d’un de mes ouvrages qui résume mon expérience de 30 ans dans ce champ d’action.

 

RENDEZ-VOUS avec Monsieur FRYDMAN, lors de la Semaine de Sensibilisation sur l’Infertilité à Caen le samedi 23 mai 2015.

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4 réflexions au sujet de « Interview du mois – René Frydman »

  1. Ça me choque et m’attriste qu’un homme tel que lui, grande figure scientifique française, « s’exile » à l’étranger pour faire avancer la médecine parce que notre pays est trop rétrograde pour accepter le progrès.

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