Nicolas raconte

Mon parcours avec Irouwen, ou le point de vue d’un homme sur la PMA

Propos à pondérer par le résultat final…

La PMA vu par un homme, sujet qui semble intéresser beaucoup de blogueuses. Irouwen et moi avons déjà témoigné dans « Quand l’enfant se fait attendre » le documentaire passé sur France 4, mais la création du collectif BAMP semble relancer le besoin de témoignages. Voici le récit, forcément long, de notre parcours PMA, de notre rencontre à l’accouchement. Près de cinq années racontées en étant de « l’autre côté ».

Avec Irouwen on s’est rencontré un lendemain de Saint Valentin (déjà on avait raté le train et c’est peu de le dire, on verra plus tard). Nous avions 35-36 ans et un parcours sentimental pas très glorieux. Très vite on a parlé enfants, au pluriel car ça paraissait évident. Je me souviens de nos premières vacances où on avait passé l’après midi à deviser sur les prénoms qu’on allait leur donner. C’était dans les piscines naturelles après la descente du col de Bavella.

Dix mois après notre rencontre on s’installe ensemble et on déménage dans un autre département. Fini la région parisienne, j’y aurais passé 5 ans et elle aura eu raison de mon état psychique => FUIR au plus vite. Début des essais, naturels s’entend. Irouwen est pressée, un mauvais pressentiment, elle aurait voulu commencer dès notre rencontre, hystérique ? Un peu quand même, mais je suis têtu, elle est chouette cette nana, on s’entend bien, un peu fêlée, mais comme il faut. Les mois défilent et rien. Moi je ne m’inquiète pas, je crois que l’on ne peut pas ressentir cette angoisse de maternité insatisfaite, la chimie dans nos tête n’est définitivement pas la même. C’est ce qui est dur à comprendre, nous n’avons pas de cycle qui rythme notre vie, nous ne savons pas ce que vous ressentez tous les mois, on ne peut pas. Donc il faut en parler. Au début on s’en fout un peu, de toute façon ça ne changera rien. Ensuite, SON calendrier rentre en plein dans TA vie, va falloir s’y faire. Courbes de température,  re-comptage des jours… Et maintenant vos conversations vont changer de langage. On parle avec des acronymes divers et aussi abscons les uns que les autres, DPO, PMA, IAC, OATS… Madame s’est renseignée sur internet et pas toi, aiiie remise à niveau obligatoire (chez moi ça va prendre du temps). Il n’y a vraiment que ces imbéciles de français pour parler SMS à longueur de journée comme si c’était naturel pour tout le monde. Médecins, infirmières, laboratoires, sécurité sociale, comment voulez vous qu’on se comprenne ? Vous ne pouvez pas utiliser votre langue ? La PMA est un parcours difficile alors au moins tâchons de nous comprendre un minimum.

Au bout de quelques mois, Madame a du « retard », hystérie ambiante on pisse en cœur sur un truc en plastique, enfin  elle, parce que moi encore une fois je ne sers pas à grand chose. Test positif, rendez-vous, échographie, œuf clair. On n’y aura cru quelques jours. Moi je positive, elle se désespère. Elle commence a parlé d’œufs pourris, chez elle. Cela me semble un peu fort, l’estime de soi n’est pas sa tasse de thé, mais quand même. On arrive à 37-38 ans, on est d’accord pour consulter. Pour moi commence vraiment le parcours PMA maintenant. Le médecin nous dit que tout va bien et qu’il ne faut pas s’inquiéter. On va quand même faire des stimulations histoire de donner un coup de pouce au destin. Monsieur, content, Madame non. Elle veut du solide. Leur discussion a un peu basculé dans une langue étrangère, les fameux acronymes précités.  Messieurs à ce moment précis ne faite pas comme moi, ne laisser pas filer et dites STOP, exigez que l’on vous explique ces p…. d’acronymes au début. Après on s’y fait.

Début des stimulations, l’infirmière vient à la maison pour les injections, plusieurs cycles passent. A part des méchantes traces violacées puis jaunâtres, il ne se passe pas grand-chose. Votre vie de couple devient beaucoup moins glamour. « Aujourd’hui, essai bébé, t’as intérêt à assurer, pas question d’aller courir, ménage toi,  ma courbe de température esquisse une remontée, si ce n’est pas aujourd’hui, c’est demain ». Ton infime rôle dans cette histoire s’arrête là.  Livreur à domicile. C’est moins drôle que de l’écrire, je comprends qu’on ne puisse pas y arriver sur commande. La recette : l’humour noir et puis c’est ta chérie, quelque part elle t’attire, donc finalement on s’en est bien sorti. Mais toujours rien, on procède graduellement, on fait des examens. Je passe sur les examens féminins, le blog en est plein.

Spermogramme. Le mot fait peur et si c’était toi le fautif. Damned ! Des générations de super héros et de demi-dieux n’ont jamais eu à affronter cette épreuve moderne. Là, Mesdames c’est vous qui ne pouvez pas comprendre. Surtout quand toute ta vie d’enfant ton père a dit à la cantonade « on le garde pour faire un père » C’est dingue t’avais oublié ça et trente ans après ça revient. Bon là tu flippes à mort.  Au fait comment on fait ? Vu que tu sais comment çà sort, tu te dis que ça va être autre chose que la livraison à domicile de tout à l’heure. Ton esprit s’égare une seconde, euh y’a une infirmière ? Ta dulcinée est là ? Où, comment, combien ? La quantité te semble aussi critique que la qualité, faut assurer, monde macho, mâle dans toute sa splendeur, du velu, du torse bombé. C’est le verdict pour toi. Ta femme parle d’OATS, dis que ce n’est pas grave, qu’il faut savoir. Certes, il faut en avoir le cœur net. Donc la première fois c’est gratiné. On arrive au Cecos, me demandez pas ce que ça veut dire, dans ses petits souliers, évidemment toutes les secrétaires savent ce que tu viens faire et tu guettes une réaction de leur part. Mais elles sont pro, elles ont du en voir passer. Irouwen est beaucoup plus détendue, presque excitée, pour une fois que ce n’est pas elle qui va trinquer, c’est déjà ça… La dame vous dit que si ça se passe mal, Irouwen peut venir  avec moi. Moi fier, « non non, pas la peine ». Elle m’ouvre la porte du local et m’explique le protocole. Bien nettoyer le « bouzin », recueillir le sperme dans un flacon et le mettre dans le sas, appuyer sur la sonnette quand c’est fini. Si vous voulez il y a des revues là et elle s’en va. Depuis que je suis rentré dans le local,  je suis ébahi par l’immense poster de lingerie féminine au mur, poster qu’ils ont été récupérer dans l’abri bus du coin. Imaginez Mesdames que voir subitement David Beckham en slip vous fasse ovuler (je dis Beckham, mais j’y connais rien en foot, c’est juste que je l’ai vu en slip sur tout les murs  des villes en Italie une fois). Du coup je n’ai pas trop suivi ce qu’elle m’a dit, un peu scotché par la dame sur le mur.

Je vous épargne les détails suivants, juste quelques points. Primo ne pas faire trop vite, genre éjaculateur précoce. Secondo c’est pas large un tube échantillon, faut viser juste sous peine de passer pour un minable capable de faire quelques millilitres seulement. Et là, messieurs vous savez comme moi, que quand ça part, ben ce n’est pas de la frappe chirurgicale, faut corriger le tir parfois. Tertio, pas être trop long non plus car sinon effet inverse du primo. Bref bonjour le traquenard. Surtout que la dame sur le mur est toujours là et franchement elle me donnait pas envie. Et nous mesdames il faut qu’on ait envie sinon ça ne marche pas. Bon je gère le truc, mais en sortant tu passes quand  même pour un con, tu as l’impression que tout le monde te regardes. La plus intéressée dans l’histoire, c’est encore Irouwen  qui me demandera plein de détails. Promis la prochaine fois tu viens avec moi.

La première fois est la plus dure, après c’est simple, même dans un centre différent. Quoi que, psychologiquement, un spermogramme n’est pas un prélèvement pour une IAC ou une FIV, dans ce cas on a en tête que potentiellement tes enfants sont là dedans, dans ce tube. Et puis, messieurs, si vous pensez vous remettre à l’ouvrage une deuxième fois histoire de subjuguer la biologiste sur la quantité, je vous souhaite du courage.  A moins d’y passer la journée, les conditions et l’enjeu font que le résultat est pitoyable. Autre conseil, tenez vous prêt à un prélèvement impromptu en cas de rendez-vous dans un centre PMA (surtout à l’étranger où on ne vient pas tous les jours). En cas d’impondérable il se peut que l’on vous demande un effort dans le but de préparer des embryons congelés à transférer plus tard. Donc ayez des stocks, faite pas comme certain…j’en vois une qui rigole encore. Ce que j’ai pu remarquer aussi et que dans tous ces centres, hôpitaux, laboratoires en France ou à l’étranger, tous les couples sont là pour la même chose mais personne n’ose se parler. Pourtant on sait très bien ce que chacun vient y faire. Et oui messieurs quand on vous appelle dans la salle d’attente tout le monde sait ce que vous partez faire. Je crois que les centres pourraient faire un effort de discrétion sur ce sujet, surtout à la sortie du monsieur. Déjà qu’on  se sent pas très fier mais en plus être livré à la foule…

Cette notion de performance dans le prélèvement est une auto-pression, personne ne vous demande de faire telle ou telle quantité, ni dans un temps imparti. Simplement on se sent obligé, sans doute notre culture machiste. Il me revient en mémoire ce collègue africain, en république tchèque, qui tentait d’expliquer devant tout le monde, dans un anglais approximatif, que d’habitude il faisait beaucoup plus mais que là il en avait mis à côté. Sourire jaune de la secrétaire qui disait que ça suffisait comme ça, mais l’autre insistait, sans doute nos amis noirs ont une réputation encore plus terrible que la notre à tenir. Mais cette histoire m’a tenu jusqu’à l’accouchement des jumeaux, si cette andouille en avait réellement mis partout  et contaminé tout le centre ? La roseur des petits loups m’a vite rassuré, mais je vous jure que j’y ai pensé. J’insiste sur ce sujet car  il concerne les hommes, c’est l’unique chose dans laquelle nous sommes partie prenante, le reste n’est que de l’assistanat. Je ne crois pas voir lu de témoignage sur le recueil de sperme, nulle part sur vos blogs mesdames. Si le reste est de l’assistanat il n’en est pas moins fondamental.

Le spermogramme étant positif, la pression retombe sur Madame. A partir de maintenant on me fera bien comprendre que je suis un : « Inutile », « Monsieur, votre spermogramme ? Voyons voir, parfait, ok » Fini, on ne m’adressera plus la parole de l’entretien. Toujours. Je ne sais pas si à ce stade je dois me plaindre mais quand même, l’infertilité c’est le couple qui la vit et cela ne remet que plus de pression sur la conjointe. Vu que l’infertilité c’est 40% Monsieur, 40% Madame et 20% inexpliquée, qu’en est il dans les autres cas ? Je crois que visiblement c’est toujours Madame qui trinque, parce qu’en cas d’infertilité masculine et bien il n’y a rien à faire et c’est madame qui porte l’enfant. Cette constatation froide et implacable ne peut qu’isoler les hommes. C’est peut être aussi pour ça qu’ils réagissent moins, on ne peut rien faire, même pas se soigner et on nous le fait comprendre, on ne jouera aucun rôle physique, physiologique, mécanique.

Les stimulations plus ou moins intenses se poursuivent, iac, prises de sang, échecs, les mois défilent, toujours rien. On doit en être à deux ans et demi d’essai maintenant. Les gris-gris fleurissent, statues africaines, éléphants au pied du lit, photos de cucurbitacées au dessus. Visite chez le rebouteux, marabout, magnétiseur, ben oui le fameux « c’est dans votre tête Madame ». Il faut savoir tout encaisser, des fois que… Il faut savoir calmer ses angoisses, être dans l’action et ne pas laisser filer le temps. Avoir le sentiment de faire quelque chose. Même n’importe quoi, c’est la loterie de toute façon. Je précise aussi qu’on a déménagé et acheté une maison, qu’elle a eu plusieurs emplois différents… Que dalle.

Mais rien, 40 ans. Là, ça devient sérieux en plus de la claque que l’on se prend au passage des dizaines, le point de freinage est largement dépassé, va falloir prendre les vibreurs, voire le bac, pour négocier le virage suivant (même en vrac) et rester dans la course. On passe donc aux FIVs. D’un coup tout ne va plus bien, les médecins s’inquiètent. Première FIV, le protocole est nettement plus difficile pour elle. Depuis le temps elle se pique elle-même, mais le résultat est aussi désastreux pour la peau de son ventre, sans compter l’aspect psychologique. Il faut tenir, aller jusqu’au bout. Et bien non, l’échographie montre une mauvaise stimulation, pas d’ovocytes suffisamment mâtures on arrête tout sur le seuil de la porte.  Adieux et bon vent. Pas de déclenchement, pas de traitement, alors qu’elle vient de s’enfiler une dose de cheval d’hormones. Si ça va pas bien vous nous rappeler. Sympa. Dégage, « au suivant ».  Où est mon jerrycan d’essence que je foute le feu à ce centre…  Moi évidemment pour cette échographie de contrôle j’étais au boulot, donc je l’ai ramassé le soir à la maison, encore dans un état de délabrement avancé. L’échec de cette FIV est d’autant plus dur que cette solution nous semblait être le Graal,  après ces années au petit bonheur la chance.  La FIV était la porte de sortie, on mélange nos gamètes, on secoue le tout et hop on remet tout ça où il faut, scientifiquement, méthodiquement, posément. Fini l’à peu près. Et bien non. La FIV est aussi approximative que le reste et nos chers mécanos en blouse blanche tâtonnent tout pareil. Ce n’est pas gagné.

Du coup, on assiste aux réunions sur l’adoption. Alors là, la PMA c’est du pipi de chat en comparaison de la difficulté. Non seulement il n’y a pas d’enfants à adopter, mais on n’est pas prioritaire (pas mariés, trop vieux, pas un cas désespéré ( ?) ) . Et en plus, au moindre geste suspect, la moindre parole de travers, le moindre doute on vous retire l’agrément. C’est la guerre psychologique, j’ai ce que tu veux, j’en ai le pouvoir, je décide, tu es à ma merci. Bon de toute façon l’adoption ce n’est pas pour moi, traumatisé par une expérience malheureuse dans mon adolescence.

FIV2. Dans leur bonté magnanime, nous voilà reprogrammé 3-4 mois plus tard dans notre centre régional. Re-protocole, tension, stress, sentiment de jouer ses dernières cartes. Cette fois on va jusqu’à la ponction. Je sens bien qu’elle va dérouiller encore plus que d’habitude, mais elle y croit. On me la prend, on l’installe sur un lit direction, le bloc. Vous monsieur, « l’Inutile », restez dans le couloir, ne nous gênez pas. Par chance je trouve un siège de libre, heureusement, je vais y attendre 2 heures et demi sans aucune nouvelle. Juste eu le temps de la voir revenir de loin et qu’on l’installe dans une chambre à l’autre bout du couloir. Treize heures, je préviens la secrétaire que je vais chercher un sandwich au distributeur deux étages en bas. « Pas la peine », me dit-elle « vous allez pouvoir y aller ». Comment ? Aucun ovocyte suffisamment mature, depuis une heure et demi qu’on l’a mise dans la chambre, avec une collègue, elle pleure à chaudes larmes, sans que l’on ait daigné me prévenir. Si je ne m’étais pas levé, on n’y serait encore ? Ils attendaient quoi ? Vite mon jerrycan, bis. Les salauds, c’est vraiment des raclures, aucune pitié, aucune humanité, je suis dans un hôpital ou un camp de la mort ? Vite l’habiller, l’extraire de cette merde, froide, glaciale, clinique! Les heures suivantes auront été les pires de notre couple, je ne sais pas comment on a pu partir faire une balade en vélo.  On était vide, plus d’espoir.

Si un seul, mais plus le même : FIV-DO. C’est deux lettres changent tout, Don d’Ovocyte. Pas en France évidemment, trop simple, à l’étranger. Mais avant il faut faire le deuil de son patrimoine génétique. Pas simple, la filiation. Avant même de savoir où aller, il faut y réfléchir, heureusement les délais d’attente vous permettent de le faire. Vu l’état dans lequel nous sommes, le désespoir, avoir fait tout cela pour rien, trois ans d’essais. La question est la suivante, jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? Honnêtement la question concerne surtout Irouwen, si elle dit non, j’accepte. Mais je sais déjà qu’elle est prête. C’est vrai que rester tous les deux auraient été durs. Mais je sais aussi que ça pourrait nous arriver et que cela arrivera à certains parmi vous malheureusement. Mélanger ses gamètes avec une inconnue ? Est-ce tromper sa femme ? Pour moi non. Le risque potentiel peut être important, psychologiquement pour les enfants. Nous sommes d’accord pour leur dire, ça nous semble évident, pourquoi leur mentir  sur une chose si importante. Si quelqu’un sait, ils sauront. Mes parents savent, vous savez, via son blog, donc ils sauront la vérité. Mais même si nous voulons tout leur dire, nous ne connaissons pas la donneuse et je ne vois pas comment avoir cette information. Secret, contrat. Dans ces instants de réflexion, il me revient à l’esprit ce que mon père (encore lui, mais on y pense forcément à sa famille dans ces moments) nous a montré un jour à ma sœur et moi. Une expérience rigolote qu’il a voulu nous faire quand on avait 6-7 ans. Expérience que son père (mon grand père) avait faite en son temps.  Dans le poulailler une poule couve (la nature est ainsi faite que ça leur prend à certaine, même sans coq, certaines ont plus l’instinct maternel que d’autre, ça vous rappelle quelque chose ?).  La poule ne fait rien d’autre que de couver toute la journée, dans son nichoir. Sans coq, elle peut attendre longtemps. Ses œufs resteront chauds et c’est tout. Ça peut durer des jours. La pauvre. Mon père achète alors au marché des œufs fécondés, pour lui subtiliser et échanger avec les siens non fécondés. Des œufs fécondés d’une autre, vous me suivez. Mais encore plus extrême,  pour l’expérience, des œufs de… canard. Le parallèle est osé sur ce blog PMA, mais a participé à ma démarche pour la FIV-DO. La poule couve, couve et miracle de la vie, les canetons éclosent. Et que croyez vous qu’elle fit, elle les éduqua, comme les siens. Cette poule dans le jardin suivie par une ribambelle de canetons était d’abord une farce de cul-terreux, mais elle deviendra plus de trente ans plus tard le fondement de l’acceptation de la FIV-DO. Si une poule dotée d’un instinct maternelle sur-développé  pouvait accepter cet illogisme et se comporter comme leur seule et unique mère. Si les canards suivaient cette mère, leur mère, alors pourquoi pas nous. Reste un problème. La nature est ainsi faite que l’instinct peut reprendre le dessus, par moment. Les canetons une fois plus âgés, s’approchent de la rivière, avec la poule. Et… se jettent à l’eau. Horreur pour la poule, complètement effrayée et paniquée, mais expérience absolument géniale pour les canards, dans leur élément. Je ne sais pas si il y a eu un déclic dans la tête de la poule ou des canards et puis de toute façon, chez les animaux la filiation est de très courte durée, ils oublient leur parents. Fin de l’expérience une fois les volatiles adultes quelques semaines plus tard, mélangés dans la basse cour, chacun vaque à ses occupations.

Et les humains ? Devons nous déontologiquement reproduire cette expérience ? La poule allait dépérir, sa volonté était inébranlable. Mon cerveau de scientifique fou ne va-t-il pas nous conduire vers l’abîme ? Je suis d’accord, Irouwen est d’accord, on part pour la FIV-DO. Où ? Combien ça coûte ? Grèce, Belgique, Espagne, République Tchèque ? Elle me parle de Brno. Je connais Brno, il y a un circuit, dans les années 80 le championnat du monde d’endurance y est allé, une Sauber-Mercedes noire pilotée par un français s’y était imposée. Probablement son poster devait être sur le mur de ma chambre. Un signe ? Nous sommes seuls, à part les prescriptions médicales et les messages francisés de la clinique on part vers l’inconnu. Sans aides, Irouwen a tout prévu, le parcours, les médicaments, on choisit l’itinéraire, les hôtels, les billets, passage par Vienne, visite de Prague. Comme des vacances sauf que… Près de 6 mois d’attente, une période de calme avant la tempête, réfléchir encore et encore aux conséquences. Nous sommes tendus mais sereins, innocents de ce qui va se passer. Arrivée à Brno! Promenade dans la ville avant le rendez-vous le lendemain pour le prélèvement et les derniers examens.  On est blanc ! Livide ! Horreur ! Qu’est ce qu’on fait là. Chaque jeune fille croisée dans la rue est disséquée de la tête au pied. Si c’était elle ? Malaise, commun. La fatigue du voyage, la tension, ces mois d’attente et le doute sur place. Heureusement pas longtemps, les tchèques sont supers gentils, agréables, bien élevés, citoyens, que des compliments à leur égard. Venant de France on a l’impression de vivre au tiers monde. Notre soi disant supériorité et belle condescendance  envers les pays de l’est n’a absolument aucune justification. C’est l’inverse. Ces gens sont bien plus civilisés que les sauvages que nous sommes. Belle leçon d’humanité. Notre premier voyage en République Tchèque se passe bien, très bien, belles découvertes, prise en charge à la clinique très simple et chaleureuse. La rencontre des gamètes, la croissance des embryons, le transfert, tout va bien. On fait le choix de transférer deux « poussières d’humanité » comme dit Irouwen. Retour par Vienne, Paris, etc… Trains, avions, tramway, métros, bus je ne sais comment la ménager au maximum, je porte ses valises, on s’égare un peu autour de l’aéroport de Vienne, on est bon pour une bonne marche à pied. On arrive même à temps pour voir l’arrivée du grand prix de Monaco 2011 à la maison.  Cette fois c’est bon, je sens que c’est le jackpot. Attendre deux semaines. Négatif. L’ouverture de cette enveloppe dans la voiture, en sortant du labo d’analyse, nous re-basculons dans l’enfer. Tout ça pour rien, rien. Que d’effort, près de 4 ans de traitement, de tentatives, d’essais, de gamelles et là encore, après un si long chemin. Pourtant on les a vus, nos poussières au microscope, on aurait pu les toucher presque. Presque. Mais jamais, avant de les avoir dans nos bras, on ne sera sûr d’avoir gagné, on verra plus tard l’enfer de la grossesse. En attendant retour à la case départ. On est tellement en  bas qu’on décide de témoigner, on répond favorablement à la journaliste pour un documentaire. C’est là que débute pour nous le reportage « Quand l’enfant se fait attendre ». Il nous faut un suivi plus sérieux, en France, plutôt  que de partir en free-lance, tous seuls, à l’étranger. Des spécialistes chez nous, impossible. Irouwen enchaine les rendez-vous sur Paris, parfois je peux venir, parfois c’est impossible. Les médecins parisiens trouvent un problème de thyroïde. Moi : « qu’est ce que ça vient faire là-dedans cette glande, on s’en fout ». Grave erreur, Irouwen est paralysée par cette découverte, qui expliquerait ces fatigues inexpliquées, ces chaleurs étranges. Moi je n’y crois pas, si on cherche on trouve forcément une maladie, les médecins sont là pour ça. Sauf que cela pourrait expliquer l’infertilité et surtout le traitement est incompatible avec le don d’ovocyte. Le point positif est que ces médecins, que l’on voit dans le reportage, sont bien plus à notre écoute et jamais auparavant on aura senti un suivi si bien effectué, qui va au fond des problèmes. Un d’eux voudra même que l’on retente une FIV classique. Je suis d’accord mais Irouwen est déjà passée à autre chose, assez perdu de temps, en comptant la grossesse on arrive à quarante deux ans, c’est vrai, ça fait peur. Sauf que, pour me soutenir, je me dis que ma grand-mère a accouché à 40 ans de mon oncle, en 1964.  On se réinscrit en République Tchèque, dès l’ouverture maudite de cette enveloppe on sait que l’on va y retourner, pas le choix. Mais il faut que sa thyroïde se tienne à carreau. Encore des examens pour elle, des prises de sang. Un léger mieux, on obtient une date, début novembre, on tente, c’est possible avec mon calendrier de travail.

Pendant ce temps le tournage continu, au début on se demande ce que l’on va dire, mais mis en confiance on raconte notre histoire. On sait que l’on est quatre couples mais aucune information sur eux. Ce tournage en fil rouge, nous permet de penser à autre chose d’évacuer ce stress, on peut hurler notre haine du système (mais ça sera plus ou moins coupé au montage). Contrôle de l’endomètre à Paris, quelques jours avant le départ, Ok. La veille elle veut en refaire un autre chez nous, sans rien me dire, catastrophe son épaisseur diminue. Effondrement de la belle. Mais pourquoi elle a fait ça, on s’en fout. On ne peut plus annuler, on décide que s’il n’y  pas de transfert au moins on congèlera des embryons et on reviendra plus tard. Vraiment on n’est pas verni. Sur place à Brno l’endomètre est revenu à son niveau, nos chouettes médecins locaux s’étant trompés dans la mesure… On repart donc comme prévu, c’est le passage où on se filme avec l’appareil photo dans le documentaire. Le jour du transfert, le médecin nous annonce qu’il n’est pas content. Pour être sur de se faire comprendre il nous le dit en français et en anglais, pas d’ambigüité pour moi, c’est mort. C’est une surprise car jusqu’ici tout allait bien, on découvre la mauvaise nouvelle dans son bureau. Il nous déclare tout de go :  « on va transférer tous les embryons (cinq je crois), vous ne payez pas, on refait un prélèvement de sperme et on vous fera venir la prochaine fois que pour le transfert, ce sera moins long que de passer une semaine ici ». « Vous ne payez pas », cette phrase en français sonne le glas de tous mes espoirs. Je balbutie, dans l’état de choc le plus total, que le transfert de deux ça va suffire, de tout façon rien ou deux fois rien c’est toujours rien. Y’en a qu’une qui garde le moral, devinez qui ? Irouwen, elle s’effondre pour sa thyroïde, pour l’endomètre etc… et là on lui dit que c’est mort, mais elle « on ne sait jamais ». C’est là que je dis que « si ça marche je ne sais pas ce que je ferai, mais ça m’étonnerait ». J’étais livide, j’ai erré dans la ville, en pleine nuit du premier novembre, je lui ai juste ramené à manger pendant qu’elle se reposait à l’hôtel. Il faisait froid et humide, je ne comprenais rien au langage des gens, j’étais à deux mille kilomètres de chez moi et en plus il allait encore falloir revenir. Je me souviens être passé devant un magasin de Légo et me dire que je n’étais pas prêt d’acheter une boite. Encore un échec. Retour en France, je crois qu’elle s’est débrouillée avec sa valise, je ne l’ai pas aidé cette fois, pas la peine, inutile de la ménager. Deux jours après je repars en Sicile pour le travail. Je sais déjà que je serai là-bas quand elle aura les résultats du laboratoire. J’ai peur, elle sera seule pour affronter l’échec (les journalistes étaient là mais je ne le savais pas). Deux jours avant, je lis de Catane sur son blog, qu’elle sent les poussières en elle. M…. elle délire totale, elle va se ramasser et je ne serai pas là. C’est l’enfer, j’ai peur pour elle. Je reviens dans trois jours, trop long, trop grave. Il n’y a aucune chance que cela fonctionne, le médecin était catégorique, on a rien payé, pour moi c’est évident. La suite vous la connaissez, car filmée en directe. Test positif, HALLUCINANT, c’est HALLUCINANT. En plein boulot avec les collègues, un d’eux me dit « c’est toi qui m’appelle ? » en me tendant son téléphone avec mon  nom sur l’écran. Je comprends en un instant que c’est Irouwen, le mien est éteint ça ne peut être qu’elle.  Panique ! Je ne peux pas la croire, je ne peux pas. Mais passé la seconde trois dixième d’euphorie, je lui dis de ne pas s’emballer, il reste neuf mois et on verra que j’avais raison de me méfier. Le lendemain soir elle me dit qu’elle est allée à Paris, qu’elle a fait une échographie. Quoi, déjà, c’est possible ? Deux, ils sont deux, les deux ont tenu, ils se sont accrochés, ces deux bidules merdiques dont seule leur mère a cru en leur potentiel. Ils sont là. Je ne comprends pas, je m’en veux, je veux quitter la Sicile tout de suite.

On ne saura jamais pourquoi et comment ils ont réussi alors que personne ne misait sur eux. Du coup on repense aux trois autres embryons, de qualité similaire, abandonnés à leur sort. Privé d’espoir, alors que peut être eux aussi… Mais pas le temps de s’apitoyer, la grossesse commence. On passe quinze jours tranquilles et l’horreur revient très vite. Pas de répit, jamais, pas avant juillet 2012 (on le saura plus tard), nous ne sommes qu’en novembre 2011. Saignements. Au début elle ne me dit rien, mais trop lourd a porter. Mon sang se glace, liquéfié de l’intérieur, la nausée, c’était trop beau, trop facile. Direction les urgences, livides, comme des zombies, attente épouvantable. L’échographie ne montre rien, ils sont toujours là, aucun problème. Alors quoi ? Qu’est ce qui se passe, les saignements se poursuivent, toujours, plus ou moins important. On a beau nous dire que ça arrive, la peur au ventre nous tenaille. Et puis c’est l’hémorragie, en pleine nuit début décembre, trois heure du matin, du sang partout, sur son pyjama, sur le lit. Elle pisse le sang, des morceaux comme du foie sortent de son ventre. C’est à vomir. Tout le monde pleure, c’est à se demander si elle va survivre, les bébés c’est foutu on le sait tous déjà, il faut sauver la mère je me dis. Retour aux urgences. Morts vivants.  L’interne est gentille, presque aussi inquiète que nous. Elle ne voit rien d’anormal, je craque, mes yeux explosent en larmes dans la salle d’échographie. La tension est insoutenable, les nerfs à vifs, vidé par l’enjeu. Les deux cœurs battent sans problème, on ne voit pas de décollement ou si peu. En tous cas pas de danger pour eux. Encore un mystère, un de plus, un miracle, comment est ce possible de perdre autant de sang et par où ? On ne comprendra jamais rien, juste continuer. Arrêts maladie, immobilisation, aucun relâchement possible, aucun espoir. Retour aux urgences entre deux échographies de contrôle selon les saignements et les douleurs. Et oui en plus, des douleurs apparaissent, pour faire simple. Entre temps on nous annonce : une fille et un garçon ? Terrible espoir, encore sept mois à tenir. Sept mois et les saignements et les douleurs,  les contractions qui perdurent. Vingt huit mars 2012, échographie de contrôle, les bébés ok, c’est bien un gars et une fille, mais le col de l’utérus inquiète le médecin. Trop court. « On vous garde madame ! » On passe de la PMA à la MAP, mêmes lettres mais dans un ordre différent. MAP Menace d’Accouchement Prématuré. Ça nous manquait tient. Irouwen est alitée dans un département spécial, on monitore ses contractions, les visages sont graves, personne ne nous rassure, au contraire. Le pédiatre annonce directe sans fioritures : « Moins de 24 semaines, on ne fait rien, on laisse faire la nature, 26 semaines très peu de chance de survie, 28 semaines on entre dans la zone grise, c’est jouable ». La peur d’échouer si près du but est insoutenable, la tension repart en flèche. « On ne fait rien » autrement dit, on vous regarde crever et si dans un mois vous êtes toujours là, on va pouvoir vous aider. Mais cette franchise, n’a rien de méchant, c’est une constatation froide est implacable. Encore plus impitoyable. Quatre semaines à tenir pour espérer atteindre la zone grise, elle, alitée avec des contractions régulières, tous les quart d’heure, voire moins. Deux mois d’hôpital du 28 mars au 26 mai 2012, des contractions tout le temps, des douleurs atroces qui l’empêchent de dormir. Ma fille lui défonce littéralement les côtes et bouge tout le temps. Son frère appuyant sur le col. Deux mois de visites journalières midi et soir pour moi, heureusement que l’on habite à 7-8 kilomètres de là. Le premier mois, la peur au ventre à chaque visite et puis on s’habitue, je m’habitue. Je la vois souffrir de plus en plus, s’énerver contre les infirmières qui se foutent des contractions qu’elle leur annonce. Mais elle tient, elle tiendra jusqu’au bout, dans un état physique épouvantable. Comment a-t-elle fait ? Elle n’avait pas le choix sans doute, mais quel courage, quelle torture. Entre parenthèse, une équipe de télévision (TMC je crois) viendra l’interviewer, par hasard, sur la MAP et les grossesses difficiles. Il était dit que cette histoire serait médiatisée, la fille du voisin nous reconnaissant au passage. Fin mai, aussi vite que l’on est rentré on nous sort, presque du jour au lendemain. Après ces semaines d’angoisse à ne pas savoir quoi faire d’autre que la garder immobile on nous met dehors. Nous, on s’était fait à l’idée de rester là jusqu’à l’accouchement, au moins en cas de coup dur on est déjà sur place. C’est toujours trop tôt, mais pas critique. Si ça doit venir ça viendra, il n’y a rien à faire pour l’empêcher. Rester au repos à la maison. Du coup pas de préparation à l’accouchement (ou si peu), pas de préparation des chambres des bébés, pas de shopping préventif, pas de grossesse  comme dans les livres. En fait des années de grossesse, presque cinq.

Retour à la maison, tranquille ? Vous rigolez, si les chances de survie augmente il faut quand même atteindre juillet pour être tranquille. Les contractions sont toujours là, toujours aussi fréquentes, mais en plus ses jambes gonflent, se remplissent d’eau, œdèmes, c’est épouvantable. Elle souffre de plus en plus, dort de moins en moins, mange à peine. Elle devient énorme, juste énorme. Maintenant que je vois les photos  je me dis que c’est impossible d’être aussi gonflé de partout. Et pourtant. Les dernières semaines elle agonise littéralement, je n’exagère pas, ce n’est plus qu’une plaie. On aurait envie de l’achever. Trente six semaines, « tenez bon, il faut tenir encore », elle ne peut plus marcher, mange un yaourt tous les deux jours, ne dort plus. C’est insupportable de la voir comme ça, comment se fait-il que l’on puisse souffrir autant au 21ème siècle.

Mardi  3  juillet, trente huit semaines sont dans deux jours, jeudi. La souffrance est à son comble, retour aux urgences, Irouwen pleure devant le médecin, épuisée, exténuée, à bout de force. Je me demande comment elle va pouvoir accoucher dans cet état. Par « pitié » le médecin donne son feu vert, on déclenche. Il est onze heures. Tentative par voie basse. Essayons. Dix huit heures on me rappelle, « il serait temps de revenir ». Ok, un quart d’heure plus tard je me présente à la maternité. « Un instant, on a eu un petit souci avec le cœur d’un des bébés qui s’est ralenti, votre femme est partie pour une césarienne, attendez dans sa chambre ». Bizarrement je n’étais guère inquiet, vu notre parcours, une césarienne c’est plus simple. Et effectivement pour Irouwen aussi ça a été le plus simple. Cinq minutes après on vient me chercher, les deux merveilles sont là, magnifiques, qu’ils sont beaux. Je ne vais plus les lâcher le temps que leur mère s’en remette. On la reverra vers vingt trois heures. Une autre aventure commence, mais beaucoup plus facile celle là, même avec des jumeaux.

J’ai aimé :

  • ·         Irouwen
  • ·         Lui faire des câlins
  • ·         Partir à l’aventure, comme si on partait vers la lune (en d’autres termes pas sûr d’y arriver, mais si…)
  • ·         Passer du statut Ivory à Silver sur ma carte de fidélité Air-France avec tous ces voyages à l’étranger
  • ·         Le résultat, au niveau de nos espérances
  • ·         Les liens qui nous unissent dorénavant, indélébiles

Je n’ai pas aimé :

  • ·         Son état de délabrement à chaque échec
  • ·         Etre seuls au monde avec elle, sans aides, ni assistance, alors que l’on sait qu’il va nous falloir de l’aide justement.
  • ·         Le premier prélèvement au Cecos
  • ·         Traverser le centre ville à pied, en pleine matinée de mai, avec un flacon d’urine à la main entre les deux laboratoires pour un autre prélèvement (évidemment arrivé sur place, l’échantillon ne sert à rien !!! Ca me semblait évident)
  • ·         Toutes ces piqures et traitements hormonaux, stimulations, blocages qu’elle a du subir
  • ·         Ce sentiment d’impuissance immense face à tant de souffrance chez elle
  • ·         Les acronymes à la c..
  • ·         Payer 2×100 euros pour la même consultation chez un escroc à Paris sous prétexte que j’étais assis à côté d’elle !!!
  • ·         Le sentiment de jouer à la loterie à chaque tentative, je déteste le jeu